Parulscape
BIO
CONTACT
INSTAGRAM
A MIDNIGHT 

AT THE KUMBH,

FLORENCE
THE COLABA
PROJECT
NAWAZ 
X LAKSHMIMENON
CAPITAL 
POLLUTION
DELHI
YAMUNA
PARULSCAPE
DEBUT SHOW
FORBES
INDIA
ASHISH SONI
DESIGN IDENTITY
INDIA
ARCHITECTURAL
DIALOGUE
LOOKING BEYOND
BY ART PILGRIM
JAIPUR
KALACHAUPAL
Landscapes of the Spirit
by Slyvie Crossman
The photographer finds the crowd, reborn, brandishing javelins in a sign of victory, letting the red of a new blood; a shower of pennants - flood it.


This critique has been reproduced in its original French edition.

Quand on voit Parul Sharma entrer dans une brasserie parisienne, âme urbaine, cosmopolite s’il en est, séduisante dans son tailleur pantalon noir, stylé, écartant d’une main aux ongles nacrés la masse soyeuse de sa chevelure, on peut s’étonner qu’elle ait choisi de poser son objectif Leica intégré dans son smartphone Huawei sur la Kumbh Mela, l’immense pèlerinage de la tradition hindoue, le rendez-vous des Sadhus, ces ascètes renonçant à tout, et même de zoomer sur les plus « nus » d’entre eux, les fameux Nagas, ces guerriers gardiens de la foi allant jusqu’à mutiler leurs organes génitaux pour éviter toute pulsion sexuelle… Elle, Parul, qui « adore les gris et la crudité des ombres », alors que la Kumbh – comme on l’appelle pour simplifier – est une débauche de couleurs, de brillances et que tous les photographes du monde s’y précipitent pour cette raison?

Sa première exposition, Parulscape à la Bikaner House, à Delhi, en juillet 2017, mettait en scène des architectures urbaines : façades de bâtiments, intérieurs d’hôtels, jeux d’ombres et de lumières sur un escalier, un lustre, flacon posé dans une niche, lignes d’une tasse abandonnée sur une table ou d’un meuble sur un sol blanc… Mais déjà, sa photo préférée c’était la chapelle privée de l’hôtel Hyatt, à Kyoto, avec son intérieur dénudé et sa croix éclairée par un cercle de verre découpé dans le plafond, qu’elle a intitulée Satori, le terme japonais pour l’Éveil, et qu’elle est heureuse de voir illuminer, aujourd’hui, la chambre d’une collectionneuse d’art, musulmane. Relisons ce qu’elle écrit sur son site Internet pour se présenter, expliquer « la façon dont elle voit » : « Soudain, voir, c’était plus que croire. C’était un acte intime de perception.

Dans l’immobilité, je voyais le mouvement. Dans les structures, je voyais des formes. Dans les ombres, je voyais la lumière. » Notre écrivain national, catholique, Charles Péguy, ne l’aurait pas démentie : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Et ce que voit Parul Sharma, qui n’est ni française ni catholique, et dont la référence littéraire n’est pas Péguy bien sûr, c’est ce que voyait aussi Rabindranath Tagore, le premier écrivain du continent asiatique à recevoir en 1913 le Prix Nobel de littérature, lorsqu’il s’inquiétait que l’Inde, leur pays, « ne devienne une nation comme les autres quand on a été la terre de l’esprit ? » 

Alors, on ne s’étonne plus que le 9 février de cette année 2019, Parul ait glissé dans son sac son « plus constant compagnon » – son téléphone portable avec son triple objectif, un miracle de la technologie Huawei – et pris le chemin d’Allahabad, renommée Prayagraj, à la confluence du Gange, de la Yamuna et de la rivière Saraswati citée dans les Védas, les plus anciens textes sacrés de l’Inde, aujourd’hui peut-être asséchée, peut-être mythique. Cette ville est la plus sacrée des quatre où se tient alternativement, selon un cycle fixé depuis l’origine de l’hindouisme, la Kumbh. En vérité, si l’on veut être précis, à Prayagraj, a lieu, une fois tous les quatre ans, une Ardh Kumbh, une Kumbh « intermédiaire » – car les saints aussi connaissent l’impatience – en attendant la Purna Kumbh Mela tous les douze ans et, tous les cent quarante-quatre ans, la Maha Kumbh Mela, la majeure, avec, immuablement pour paroxysme, le bain dans le Triveni sangam, l’union des trois fleuves sacrés. Du 15 janvier au 4 mars 2019, année de la Kumbh intermédiaire, Prayagraj accueillait rien moins que deux cent quarante millions de visiteurs ! Le plus vaste rassemblement humain au monde, inscrit depuis 2017 au patrimoine immatériel de l’Unesco. Un territoire de l’esprit délimité par ces quatre cités : outre Prayagraj, Haridwar, Ujjain et Nashik, toutes bordées par des fleuves. La tradition hindoue rapporte en effet qu’autrefois, dieux et démons ayant décidé d’unir leurs forces pour baratter l’océan cosmique et en extraire le lait de l’immortalité (amrit), ils le versèrent dans une jarre (kumbh, d’où ce nom) ; mais alors qu’ils se disputaient le récipient, quatre gouttes du nectar s’en échappèrent et tombèrent sur ces quatre cités, devenues sacrées. 

Sous le mythe, il faut décoder : l’océan est celui du mental humain fait de pulsions de vie – les dieux – et de pulsions de mort – les démons – ; le barattage symbolise le travail intérieur nécessaire pour purifier le mental, se libérer des apparences et, ce faisant, se rapprocher d’une conscience plus haute, plus claire. C’est bien l’ambition des Sadhus qui, pour la Kumbh et ses pèlerins, descendent exceptionnellement de leurs grottes himalayennes avec, parmi eux, cette secte de guerriers de l’esprit, les Nagas, au service de Shiva, le dieu le plus puissant de la trinité hindoue, lui-même yogi, méditant extrême, souvent appelé « le destructeur » – quand Brahma et Vishnou, les deux autres, respectivement crée et protège –, mais destructeur de l’ignorance. Car la recherche de la clarté, la vérité est un combat ardu. 

C’est en « seeker » elle-même, en « chercheuse » que Parul s’est dirigée vers ce territoire, qu’elle s’est « connectée » à la communauté des Nagas, immergée dans la profondeur et la dynamique de leur foi. Fascinée par ces êtres qui renoncent à tout attachement terrestre : « Ils ont pu lire mon énergie, raconte-t-elle, et nous avons établi une connexion ; c’est du moins ce que j’aimerais penser de ce moment. » Elle ajoute : « Nombre d’entre eux sont en voie de disparition. » Ce 9 février donc, à l’approche de la nuit, elle arrive pour en repartir le 10, à la tombée du jour, elle entre dans le Minuit à la Kumbh comme elle intitule cette nouvelle exposition, parisienne.

Ou plutôt dans cet espace avant et après minuit, entre le noir et blanc – son « ignorance » peut-être… – et l’Éveil, une illumination par les couleurs. « Emportée dans le tourbillon des images exhalant la férocité de l’ascétisme nu, la sérénité suprême née du détachement », la photographe chemine, progresse, écartant la foule, cherchant, avec son triple objectif Leica – ses « trois yeux » – à lever le voile des apparences, à s’insinuer sous les peaux pour débusquer les paysages mentaux que traversent les Nagas, ces méditants qui aimantent son smartphone. Sans renoncer à son amour du noir et blanc ; la foi hindouiste se sert de tout, même ou surtout des passions obscures dont Parul, elle-même, utilise l’énergie pour se propulser vers la lumière. 

Tout commence par cette main pendante, au premier plan, un grain de peau exagérément grossier, comme celui d’un pachyderme, frottée à la cendre humaine en hommage à Shiva, seigneur aussi des crémations. La cendre symbolise le cycle infernal des renaissances. Elle blanchit tous les Nagas – visages, cheveux, barbes, dos, jambes… – leur donnant des airs de spectres hallucinés.

Sous les fronts, la cendre rafraîchit la matière cérébrale au travail. Elle rougit, par contraste, leurs regards, les éloigne, les pousse vers l’intérieur ou les exorbite : ainsi sur la photo de ce guerrier Naga brandissant le sabre ou cet autre s’aidant du haschich pour rompre avec le confort et les tentations terrestres. Elle met les sexes au repos. Parfois, il n’y a même plus de regards, le méditant n’est qu’un torse couvert de brassées de colliers – les perles rugueuses de l’arbre de Rudraksha, dites encore « larmes de Shiva », symbole à la fois du célibat et propices à surmonter les obstacles sur le chemin de l’Éveil. Les longues tresses ou dreadlocks s’emmêlent, se nouent sur la tête, retenant les eaux du Gange comme le chignon de Shiva ou se jettent autour des cous à la manière du cobra kundalini, énergie primordiale, féminine s’alliant au masculin, signe d’un esprit plus complet. Puis les tresses se dénouent, dévalent les bras, le dos, relâchant l’énergie du fleuve sacré.

Le tambour bat, les gris se colorisent, rougissent, les dos s’agrègent, les jambes s’animent, le bain approche, censé purifier l’esprit, accélérer la marche vers la délivrance. Le titre de la photo : Surrexerunt (Ils se levèrent), ce prétérit latin, lui confère toute la solennité de l’instant. Enfin, l’immersion dans la confluence sacrée des trois fleuves, titrée toujours en latin, Juba (Crinière). Crinière en effet du Naga nu, exalté, crinière entrelacée avec les éclaboussures de l’eau.

La photographe, ici, choisit le noir et blanc, « la manière prédominante d’être », dit-elle. Dernière débauche d’ombres et de scintillements avant de pouvoir naviguer sur le fleuve sacré : les yeux clos accueillant la fin d’un monde et le début d’un nouveau alors qu’autour tout s’embrase. La crinière du Naga roussit. La frénésie de cette épopée mentale prend fin, s’apaise sur un fleuve lisse. L’image s’appelle Navigo : dans la barque, l’éveillé à crinière rousse a desserré les paupières, et nous regarde enfin tandis qu’un autre, dans sa toge orangée ouverte sur sa nudité, coiffé d’une couronne assortie aux illuminations lointaines de l’autre rive, médite encore. Dernière vision : Rosa. La photographe retrouve la foule, renaissante, brandissant les javelots en signe de victoire, laissant le rouge d’un sang neuf – une pluie de fanions – l’inonder. 

Comme si son triple objectif s’était mué en troisième œil, c’est le moment, pour elle, de le faire surgir : tilak, la pastille rouge instaurant le statut de voyant, tracée au centre de fronts sans cendres, entre les deux yeux de délicates créatures, étonnamment sages et sereines. Parul fait défiler, comme une pause pour l’esprit, une galerie de hijras, des « transgenres ». Drapés dans leur saris bordeaux, rose, champagne, violet, vert… ils/elles étaient invités, comme communauté, pour la première fois à la Kumbh 2019, célébrant la décision, par la Cour suprême indienne, le 15 avril 2014, de donner un statut juridique à une vision non binaire de l’identité, ce « troisième genre ». Honorant la tolérance. Shiva, état suprême, subtil de la conscience, n’est-il pas souvent
représenté lui-même en hermaphrodite, enlacé en union intime avec sa shakti, son énergie féminine ? 

Mobilité des âmes, fluidité des genres. Rien n’est fixe, toute conquête est fugitive, ambiguë… Sous les lèvres maquillées de rouge, la fossette au centre du menton de Parul se creuse, les yeux noirs s’agrandissent, se rouvrent sur les vérités terrestres. Elle sourit : « J’ai des aventures avec les couleurs, mais le noir et blanc est mon mari ! » Ainsi va-t-elle, après les délires illuminés de la Kumbh, retrouver sa constance. Elle fixera les paysages de sa ville, ou ce qu’il en reste, en photographiant les derniers bâtiments encore debout du quartier Luytens Delhi, conçu par l’architecte Sir Edward Luytens au temps du Raj anglais, le royaume indien de l’Empire. Un peu comme le fit pour New York dans les années de crise 1920 l’Américaine Berenice Abbott, ce nom célèbre – qu’elle admire – de la photographie internationale – tout comme l’Allemande Germaine Krull, la fameuse « Dame de métal » ainsi surnommée pour ses photographies avantgardistes d’architecture industrielle. Mais elle reviendra vite aux ombres de la vie, entre noir et blanc. On aurait pu deviner sans trop de peine le sujet de son prochain grand projet photographique : Le monde du coma. « Cet état poétique, dit-elle gravement, cette longue attente », elle l’a connu, personnellement et voudrait le documenter, visuellement, bien qu’il soit difficile d’obtenir l’accord des médecins, des familles, des patients... 

Avec cette nouvelle gageure, Parul Sharma devrait conquérir une nouvelle marche dans son ascension si fulgurante, si singulière de femme photographe indienne : née héritière du poète Tagore, sur la « terre de l’esprit », pour faire affleurer sous nos yeux les complexes architectures de l’âme humaine.

par Sylvie Crossmanéditrice, écrivaine
auteure du roman
Le Fils de l’Inde (Seuil, 2018).
Slyvie Crossman is an art critic, former correspondent for Le Monde, and professor at the University of California.

She is the co-founder of the publisher, Indigène along with Jean-Pierre Barou.

Her work includes The Biography of the Biographer (Balland 1993), The Wheel of Time (2004, Konecky & Konecky, Connecticut), Jean Lacouture and the Indigenous Knowledge Survey (with Jean-Pierre Barou, Calmann-Lévy, 2001, Gallimard Folio Actuel, 2005).

You can learn more about her work here.